Lectures et Traductions

Una fenèstra dubèrta sus l’Istòria (traduction)

Une fenêtre ouverte sur l’Histoire…

par Olivier Daillut-Calvignac, pour lui écrire cliquez-ici


Pour écouter le texte, en occitan, lu par l’auteur (11:35), cliquez sur l’image :

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Pour le touriste, le promeneur, le visiteur surtout, et même pour l’amateur de beaux-arts ou de petit patrimoine, elle est à la fois méconnue et familière, discrète et omniprésente, anodine et remarquable… Elle, c’est l’héraldique, la science du blason qui régit les armoiries, ce code identitaire graphique né en plein Moyen-âge et qui garde aujourd’hui, après mille ans d’existence, toute sa force esthétique et symbolique.

Apparue sur les écus des chevaliers et les bannières des princes au cours du 12e siècle, l’héraldique s’étendit à l’ensemble de la société médiévale du 13e au 15e siècle jusqu’à devenir un symbole majeur de la société d’Ancien Régime, que la Révolution chercha à faire disparaître. Ceci explique peut-être en partie le rapport ambigu que nous entretenons encore aujourd’hui en France avec cet art souvent méprisé mais aussi fantasmé.

Peut-être certains y verraient d’ailleurs un parallèle avec ce que connut notre langue occitane dans les deux siècles précédents… Il faut dire que le blason est aussi un langage avec son vocabulaire et sa grammaire, ses règles, ses normes et sa poésie.

Ainsi, dès la naissance de l’héraldique, l’usage apparut de décrire les motifs peints sur les écus avec des mots, dans des phrases qui furent peu à peu codifiées. La littérature occitane de l’époque des troubadours est pleine de références aux dessins et aux couleurs présents sur les boucliers des héros courtois. La Chanson de la Croisade en donne, en particulier, de nombreux exemples :

« Li escutz e las lansas e la onda qui cor
E l’azurs el vermelhs el vert ab la blancor
E l’aur fis e l’argens mesclan la resplandor » [laisse 163, lignes 70-72]

Plus tard, les hérauts, véritables professionnels des armoiries, réaliseront de grands armoriaux peints et blasonnés pour rassembler les armoiries des seigneurs originaires d’un royaume ou réunis à l’occasion d’un tournoi ou d’une bataille.

Extrait de l’armorial catalan de Steve Tamborini (v.1513-1521), BM de Toulouse ms 798 f°18r.

Dès leur diffusion dans la société médiévale, les armoiries ne furent pas réservées à la noblesse et nous trouvons du 13e au 18e siècle de nombreux exemples d’armoiries institutionnelles, bourgeoises et même paysannes.

Aujourd’hui, l’usage des armoiries dans la vie quotidienne est toujours étendu. Les collectivités territoriales (régions, départements, communes), les institutions (associations sportives, clubs, instituts, écoles…), les marques commerciales (voitures, sports, vins, bières…) son nombreuses à utiliser des armoiries pour marquer et renforcer leur identité publique. La majorité des logos modernes sont d’ailleurs les héritiers directs des règles du blason édictées il y a presque un millénaire.

Les règles et la langue du blason

Le blason est basé sur une palette chromatique assez simple associant deux couleurs claires (le jaune appelé or et le blanc nommé argent) avec quatre couleurs sombres (le rouge appelé gueules : le bleu désigné par azur ; le noir nommé sable et le vert qui se dit sinople). La règle principale veut que l’on ne puisse pas superposer deux éléments de couleurs claires ou deux éléments de couleurs foncées. Ce point prend tout son sens quand on pense à l’importance des contrastes pour garantir une bonne reconnaissance des écus et des bannières à longue distance ou encore dans la mêlée des batailles du Moyen-âge. Nous pouvons d’ailleurs remarquer que le système actuel des panneaux de signalisation routière obéit aux mêmes principes de visibilité.

Ces six couleurs vont pouvoir être associées selon une série de partitions du champ de l’écu et d’ajouts de motifs divers qui vont assurer une infinité de déclinaisons possibles. Ainsi en théorie, chaque armoirie doit pouvoir être distinguée des autres mais, dans la pratique, il a été assez fréquent que des familles ou des individus différents aient pu porter des armes similaires.

Blasonner un écu va donc consister à décrire avec des mots précis la réalité graphique représentée sur la surface de cet écu. Cette description de l’écu armorié se fait dans le même ordre que les gestes du peintre qui l’a peint, en commençant par la couleur du champ de l’écu et en respectant les ajouts successifs. D’ailleurs, le verbe blasonner signifie aussi peindre l’écu.

Ainsi, voici comment nous blasonnerons cet écu : 1 de gueules – 2 de gueules à la bande d’or – 3 de gueules à la bande d’or chargée d’une plume de sable.

Cette grammaire acquise et le vocabulaire connu, nous allons pouvoir décrire avec des mots, donc blasonner, toutes les armoiries possibles.

Ainsi, par exemple, une version des armes de la ville de Rodez[1] va pouvoir se blasonner « parti de gueules à trois roues d’or au chef cousu d’azur à trois fleurs de lys d’or et de gueules à la bordure d’or ».

Armes de la ville de Rodez en usage dans la signalétique urbaine.

Cet exemple est très intéressant car il montre deux aspects essentiels de l’héraldique : chaque armoirie présente une histoire et aussi une signification pour celui qui saura la lire attentivement et en comprendre la grammaire et la composition.

Pour commencer, le parti, qui est la division verticale de l’écu en deux parts égales, il rappelle l’union assez tardive du bourg médiéval tenu par le comte (partie de gauche) et de la cité antique gouvernée par l’évêque (parti de droite).

La présence d’un chef à fleurs de lys rappelle quant à elle la soumission du bourg à l’autorité royale à partir du 16e siècle, quand les rois de France prirent la place des comtes d’Armagnac-Rodez comme seigneurs souverains. L’adjectif « cousu » qui qualifie ce chef évoque d’ailleurs le fait que cette partie des armes a bien été ajoutée comme une pièce rapportée. Elle contrevient d’ailleurs à la règle de non superposition des couleurs rouge et bleu énoncée plus haut. Voici pour le côté historique.

Mais cet écu révèle aussi d’autres aspects de l’héraldique en général mais surtout de l’héraldique occitane en particulier.

En effet, on peut remarquer que les deux couleurs dominantes sont le rouge et le jaune. Cette association est majoritaire dans l’héraldique médiévale occitane et cela la rattache plus à la zone culturelle ibérique qu’à l’héraldique française où l’association majoritaire était Blanc/rouge au Moyen-âge puis jaune/bleu sous l’influence des armes royales capétiennes.

Autre point remarquable, la présence d’éléments allusifs dans la composition de l’écu. Il s’agit des trois roues qui sont dites « parlantes » car elles rappellent en occitan le nom de Rodez par le biais d’un jeu de mots aux sonorités proches[2]. Si ce phénomène d’armes « parlantes » est commun à l’ensemble de l’héraldique européenne, l’héraldique occitane en a fait une spécialité avec une fréquence très grande. Cette caractéristique, qu’elle partage largement avec l’héraldique catalane, invite l’héraldiste à avoir une certaine maîtrise de la langue occitane pour pouvoir interpréter certaines armoiries qui vont prendre tout leur sens quand on aura pu les lire pleinement.

Nous voyons donc que les armoiries racontent non seulement une histoire mais qu’elles révèlent aussi toute une série d’aspects culturels et sociologiques sous-jacents.

Devenez chasseurs d’armoiries !

Cette courte introduction à l’héraldique a montré une partie de l’intérêt que peut avoir cette science pour la connaissance de notre histoire et de notre culture. On aurait pu y ajouter les éléments qui en font une des sciences auxiliaires de l’histoire en termes de datation ou encore d’identification.

On aurait pu aussi insister sur le côté artistique de l’héraldique avec évidemment son esthétique, sa forte présence dans les arts anciens ou encore l’aspect poétique que peut revêtir la langue du blason quand elle est bien maîtrisée.

Mais pour l’heure, nous préférons vous convier toutes et tous à une activité plaisante et utile : une chasse aux armoiries !

Regardez les numéros à venir de votre revue Patrimòni où nous détaillerons plus avant ce projet collectif. Nous vous y donnerons des conseils pour dénicher et débusquer les écus, les photographier au mieux, reconnaître les armoiries des monogrammes, repérer les supports et les devises… et si nécessaire, nous vous aiderons à prolonger ces découvertes avec quelques éléments de recherche qui mèneront peut-être à trouver à qui appartenaient ces écus.

Armes et cimier d’Antoine de Morlhon de la Valette, baron de Sanvensa et seigneur de La Rouquette (fin du 15e siècle) sculptés sous le porche de l’église de La Rouquette (12).

Plaque armoriée commémorative de la victoire du roi Louis XI sur le comte d’Armagnac-Rodez (1473), conservée sous le porche méridional de l’église de Marcillac.

En attendant, ouvrez l’œil et commencez vos repérages, la chasse va bientôt commencer…

Bibliographie : Pour tout savoir sur la langue du blason en occitan, lire les ouvrages d’Alban Bertero, Blasonar en occitan, éd. Alcor, 2014 e Diccionari eraudic illustrat occitan-francés, éd. Alcor, 2018.


[1] Les armes de la capitale ruthénoise ont fait couler beaucoup d’encre et leur histoire est quelques fois difficile à établir. C’est pour cela que l’on en trouve plus d’une version avec des compositions proches mais différentes. Sur ce sujet, nous pouvons renvoyer le lecteur au « Deuxième mémoire sur les armes de Rodez. » de B.Lunet (1861) ; à l’article de  R.Taussat, « Polémiques autour des armoiries de Rodez. » in Revue du Rouergue n°96, hiver 2008 et enfin à « l’Armorial général du Rouergue », CGR-AMR, 2009, avec en particulier la notice de P.Hocquelet sur ce sujet (p.137 et seq.).

[2] Ròdas et Rodés. Ce jeu de mot est aussi à rapprocher de dictons populaires tels que « Ròda que rodaràs, a Rodés totjorn tornaràs ! » ou encore « Ròda que rodaràs, per anar a Rodés totjorn montaràs ! ».